Réflexions

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La tentation du politique

Souvent, le reproche est fait à la F\M\ suisse de ne pas s’engager politiquement, de ne pas prendre position dans les débats de Société. On lui oppose, surtout en Romandie, l’exemple français, principalement l’investissement du G\O\ de France dans la Cité, avec comme répercussion l’augmentation du nombre de leurs adhérents alors que le nôtre stagne.

Ce reproche semble avoir un fond de vérité dans l’approche du problème. Il n’est par contre pas certain au final. Précisément parce que l’exemple donné n’est pas le meilleur et qu’il a plutôt un impact négatif sur l’ensemble des citoyens. Les positions prises par ces FF\ sont discutables, elles ne font pas le bien de tous. Elles sont même fortement critiquées et c’est toute la F\M\ qui est déconsidérée par ce biais. La presse écrite le relate régulièrement. C’est exactement le danger encouru et il doit être esquivé. Sans parti pris, il suffit de constater avec quelle virulence l’Eglise est attaquée pour le comprendre.

Seulement voilà, cette tentation du politique surgit lorsque le F\M\, étant monté en grade, se persuade qu’il a quelque chose à dire, que quelque chose doit être fait et qu’il sait justement de quoi il s’agit et ce qu’il faudrait faire pour bien faire. La réalité est tout autre.

Il y a des affections chroniques qui ne nous quittent qu’avec le temps. Ce sont celles qui nous portent à croire que nous pouvons changer le monde. Le projet de l’initiation n’est pas celui de changer le monde mais celui de transformer l’homme, en le découvrant lentement jusqu’en sa profondeur la plus intime, qu’il digère, aussi laborieuse qu’elle soit, la connaissance de sa vraie nature, que nulle ombre n’échappe à l’éclairage afin qu’il puisse agir ensuite sur lui-même. Il y a des tâches d’identification puis de correction à entreprendre avant toute chose. Elles doivent se faire en suivant. Le reste est affaire de conséquences ou de retombées.

L’initiation est le début d’un processus, c’est la mise en marche d’un projet. C’est le passage de la potentialité à l’acte. Ce n’est donc pas l’accomplissement, celui-ci est à venir. On oublie qu’en F\M\ les grades conférés ne sont que les préfigurations de ce qui viendra, peut-être, plus tard. Ce ne sont pas des certifications qui permettent de s’affirmer au grade auquel on a été promu. Dans une voie initiatique traditionnelle il y a toujours un Maître qui authentifie le degré de réception de Lumière. Cela reconduit à une juste appréciation des choses. Ce point est particulièrement clair dans le bouddhisme zen. Il y a donc plus de vérité dans la fausse proposition disant : « que nous restons toute notre vie des apprentis » que dans la croyance d’une réalisation intérieure. Dans le chemin vers la spiritualité on n’est jamais assez prudent car les pièges sont nombreux, inattendus et insoupçonnés. Celui du politique en est portant un des plus visibles. C‘est une très grave erreur que minimiser les pouvoirs de la « Bête ».

Nous entendons par les partisans de l’action politique qu’il faut un débat d’idées, voire l’apport de nouvelles idées. La proposition est savoureuse lorsqu’elle émane d’adolescents. Mais elle prête moins à sourire lorsqu’elle provient d’hommes sensés avoir mûris, sachant que ce qui devrait être fait depuis longtemps ne l’est pas encore, parce que rien n’a été commencé sauf des discours. De plus, rien qu’au plan des idées, consentons qu’il n’y en a pas de nouvelles. Elles sont toutes là, toujours les mêmes, ne variant que sous la forme mais jamais sur le fond.

Traditionnellement il y a une séparation entre le Royaume qui est attribué à la Divinité et le monde à l’adversaire. Le F\M\ se consacre, s’il est cohérent, à l’Art Royal. Il opte donc pour le Royaume. L’homme se trouve très exactement à l’articulation de ces deux domaines, semblablement à ce miroir qu’on appelle une psyché. Lequel étant monté sur un axe horizontal permet de l’incliner et donc de diriger la réflexion vers le haut ou vers le bas mais nullement vers les deux ensembles. Il en est de même pour l’homme, il ne peut pas servir deux maîtres à la fois. Il porte donc son choix pour l’un ou pour l’autre. Comme la politique s’occupe d’intervenir dans le monde celui qui s’engage en politique deviendra un serviteur de l’adversaire. La logique a de terribles exigences.

Le monde est caractérisé par une constante dualité. C’est à dire que les affaires du monde sont toujours du même ordre, les côtés pile et face de la même pièce où l’un n’est pas compréhensible sans l’autre. Le miroir nous offre à nouveau la possibilité d’appréhender ce qui se passe. Le reflet  correspond à la chose mais n’est pas la chose. Donc ce qui semble être du Royaume dans le monde n’est pas le Royaume mais son reflet. La Beauté, par exemple, n’est pas du monde. Elle est un attribut du Royaume se reflétant dans le monde et nous donne un aperçu de ce que le Royaume est pour nous inviter à pivoter vers lui. Alors, pour vivre la Beauté il faut être admis dans le Royaume ou se contenter d’un ersatz.

En politique la droite s’oppose à la gauche. Mais il n’y a pas de centre véritable. Ce n’est qu’une zone floue et variable où la droite et la gauche s’entremêle au gré des contingences. L’erreur consiste à croire que l’une est le reflet de l’autre, que l’une est le Bien et l’autre le Mal, comme si l’une provenait du Royaume pour éclairer le monde. Il n’en n’est rien. Il s’agit simplement d’une différence de représentation de la même manifestation. Nous sommes devant les mêmes appétits. Nous restons dans le plan, à l’horizontale alors que l’homme est en réalité proposé à la verticalité. Sinon, à quoi nous sert le symbole de la croix ?

Toute la différence est donc là. Le Royaume et le monde sont séparés, ce sont deux domaines distincts.  Mais ils ont en commun un point d’intersection. Dans le monde il n’y a pas de séparation, tout est désespérément plat et du même genre. L’homme est déposé à ce point de jonction afin qu’il puisse exercer sa liberté qui est celle de choisir sa voie. C’est la seule liberté dont il dispose. Il n’y en a aucune dans le monde, celui-ci n’est qu’un champ où miroitent des reflets, des illusions selon les orientaux. Toutes les souffrances générées dans le monde n’ont pas d’autre origine que celle où l’homme poursuit ces reflets pour s’en saisir, quand il rejette la proie pour l’ombre. Consumer son énergie pour cela est absolument vain et justifie qu’on y réfléchisse.

Contrairement aux ordres monastiques qui s’écartent du monde pour l’éviter, se débarrasser de ses influences et retrouver une certaine virginité de l’âme, le F\M\ vit dans le monde. Il faut être très fort pour ne pas subir la pression du monde d’autant que les conditionnements se font passivement, à notre insu, par une lente perfusion quotidienne. Il est donc difficile d’agir indépendamment alors que ce qui nous est infusé l’est pour que nous agissions justement dans le sens où va le monde. Le résultat ne sera jamais celui qui est attendu.

On rétorquera que faire de la politique c’est défendre des idées. Mais les idées n’ont pas à être défendues, elles existent de tout temps. Ce qu’elles demandent c’est d’être actualisées, d’être mises en pratique. C’est donc du travail et c’est bien ce qui rebute parce qu’il faut bien plus d’énergie pour faire une chose que pour en parler. Donc, il suffit d’exécuter ce qui nous est commandé, servir d’exemple et les choses suivront.

On argumentera aussi qu’il faut rapporter dans le monde ce qui a été assimilé dans le Temple. L’injonction est louable mais qu’est-ce qui a vraiment été compris. Qui peut affirmer avoir vécu, en lui-même, ce complet chambardement qui fait appréhender ensuite le monde avec une vision claire. Bien présomptueux celui qui le prétend. Alors, avant de sortir du Temple il vaut mieux s’assurer de son propre accomplissement, en sachant que l’intention d’agir dans le monde peut disparaître simultanément.

Il est quasiment impossible de participer à l’action politique sans s’incliner vers une tendance, donc s’affilier à un parti. S’élever au-dessus des factions signifie qu’à terme celles-ci se séparent de celui qui ne s’est pas coulé dans le moule et c’est une voix, même reconnue sincère et vraie, qui se perdra dans le désert. Le seul endroit où le F\M\ peut exercer son action dans ce domaine, c’est au sein d’une petite communauté villageoise où les intérêts de tous sont la priorité et ce n’est que la gestion honnête du bien commun qui est poursuivie. Mais il y a rapidement une dimension à la communauté où les intérêts particuliers surgissent, s’opposent au bien général et cherchent des alliances pour s’imposer. Alors la communauté se divise en gagnants et en perdants avec l’immanquable jeu des compromissions et des tractations douteuses.

Dans tous ces cas, si le F\M\ porte et chérit son idéal, il ne peut pas trouver là d’apaisement. Il y aura toujours cette part de son agir qui lui laissera de l’amertume et il découvrira qu’elle a plus été une entrave à son développement qu’un moyen de réalisation intérieure. C‘est dire que l’engagement en politique représente une certaine source de désenchantement auquel il faut lucidement consentir. Celui qui conçoit se sacrifier à cette activité en se justifiant par ce qui serait sa « destinée », laissera un nom ou une marque quelque part, en guise de consolation. Il nous a pourtant bien été dit : « Soyez passant ! »  Comme il y a un adage tibétain bien plus direct et précis disant : « Toute vie qui n’est pas consacrée à l’Esprit est une vie pour rien ! »

Mbx
Juin 2009
                                                                        

 

 

 


                                                                                                                
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