Réflexions

Dans cet espace nous désirons vous présenter différents points de vue qui pourrons vous
paraître contradictoires. Ils vont en fait représenter l'esprit de tolérance qui nous est cher.
Nous ne sommes pas détendeurs de la Vérité, qui oserai d'ailleurs affirmer la détenir.
Nous revendiquons simplement la rechercher comme l'écrivait Jean Baruzi.
"La recherche de la vérité ne peut être que libre".
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« Dans la pratique du violoncelle il y a, entre Mstislav Rostropovitch et moi-même, un écart de 100'000 heures de travail sur cet instrument.»

Opératif – spéculatif

En franc-maçonnerie ces deux termes différencient le tailleur de pierre de l’époque médiévale à celle du grand siècle, le maçon franc dit « opératif », parce qu’il exerçait son métier, du franc-maçon moderne, déclaré « spéculatif » parce que tourné essentiellement vers la réflexion et la pensée discursive. Cette distinction suit l’histoire communément admise de la création de l’Ordre maçonnique.

A partir du milieu du 17ème siècle en Angleterre et à un degré moindre en Ecosse, les corporations de maçons auraient vu leurs effectifs décliner et leur existence mise en péril. Pour perdurer, elles ont accepté en leur sein des gentilshommes qui n’avaient aucunes connaissances du métier mais qui acceptèrent de se conformer aux coutumes en vigueur dans ces corporations. Un peu comme la Confrérie des Vignerons de Vevey où il suffit d’être propriétaire de quelques « charmus » pour en devenir membre, sans savoir nécessairement se servir d’un fossoir.

Il y aurait une autre origine à la franc-maçonnerie moderne. Il faut alors imaginer et accepter celle-ci comme une création devant remplacer le deo-centrisme encore en vigueur mais fléchissant par l’anthropocentrisme croissant. Laissons cet aspect de côté, il n’est pas l’objet du propos, bien qu’il n’en soit pas éloigné, parce que cette différence ou cette opposition opératif – spéculatif, provient sans doute de cette forme de récupération dans le but de permettre ce changement de perception. C'est-à-dire que ce serait l’abandon du théocentrisme en faveur de cette nouvelle vision, l’anthropocentrisme, qui aurait engendré la création de la franc-maçonnerie moderne en la greffant sur cette organisation corporative en déclin, tout en l’utilisant comme modèle pour la promotion de cette nouvelle perspective dont l’homme devient le centre et qui serait susceptible de le libérer des contraintes exercées par un dieu omnipotent. Il y a aussi la théorie de la construction par des membres de la « Royale Society » d’une plateforme où des hommes, curieux de sciences, pourraient se retrouver et échanger en dehors des conflits constants que se livraient papistes et protestants et gênaient leurs rencontres.

Il est par contre certain qu’à partir de la fin du 17ème, début du 18ème  siècle, les maçons opératifs cessent d’être majoritaires en Loge. Ils n’étaient pas tous engagés dans la construction des cathédrales comme la légende le propose où l’idéal est d’associer l’édifice religieux et sa destination divine à la franc-maçonnerie en la positionnant dans une démarche spirituelle. L’élan de construction des cathédrales était largement terminé à cette époque, depuis plus d’un siècle. Les maçons se trouvaient dans toutes les constructions nécessitant leurs compétences. Pensons simplement à la construction d’un pont en pierre de taille, à la précision requise aux moellons des piliers et des arches qui supportent le tablier. Le métier s’exerçait dans l’humble maison comme dans le palais princier et il est possible de croire que le soin apporté au travail était toujours présent, par fierté du métier, même si certaines œuvres semblent plus gratifiantes à bâtir que d’autres par leur ampleur et leur destination.

Les loges, qui dès lors prolifèrent en Angleterre puis sur le continent, se composent de personnes issues des classes aristocratique et bourgeoise fortunées auxquelles s’ajoutent quelques religieux curieux de cette nouvelle société, ainsi que d’artistes, compositeurs de musique, de penseurs et philosophes, militaires, principalement officiers, passionnés de sciences naturelles, hommes politiques, etc, tous très éloignés d’une pratique dans l’art de bâtir. Nul mépris parce que la franc-maçonnerie moderne qui se développe compte beaucoup d’hommes de qualité, engagés dans l’amélioration sincère de la condition humaine et desquels nous sommes en partie redevables. S’ils ne conduisent pas à des identifications pathologiques ils génèrent malgré tout quelques boursoufflures, être franc-maçon, comme Mozart !

L’activité opérative est claire. S’il s’agit de tailler des pierres, leurs dimensions et leurs formes doivent être respectées afin que leur assemblage puisse se faire sans difficulté tout en garantissant la solidité et la qualité de l’ouvrage en construction. La priorité est à la précision, à l’habilité manuelle et à l’assiduité.

L’activité spéculative est moins compréhensible. Par exemple, l’ App.’. franc-maçon est invité aussi à tailler psychologiquement sa Pierre afin qu’elle devienne un Cube parfait, destiné ensuite à être intégré dans le Temple idéal de l’humanité.  Seulement, aucune construction n’est faite de cubes. Que ce soient des briques ou des parpaings, ils ont tous une base rectangulaire pour permettre leur entrecroisement qui assure la solidité du mur. Regardez les briques Lego utilisées par les enfants. Les cubes ne le permettent pas, les angles des murs, porteurs ou non, ont toujours un tel croisement, les galandages aussi. Il y a donc autre « chose » qui est suggéré.

Le franc-maçon moderne est dit « spéculatif », alors, en quoi consiste la spéculation ? Nous laissons de côté la spéculation foncière ou celle qui consiste à évaluer le cours des monnaies et jouer avec les variables, même si des FF.’. s’y adonnent et nous retiendrons, pour éviter toutes ambiguïtés, les définitions données par le « Vocabulaire technique et critique de la philosophie » d’André Lalande.
Spéculation : « Pensée n’ayant d’autre objet que de connaître ou d’expliquer, par opposition à la pensée qui est un moyen d’action et qui tend à la pratique (soit la pratique utilitaire, soit à la pratique au sens moral). « Il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’évènement le doit punir bientôt après, s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun. » Descartes, Méthodes 1ère partie.
Par suite, avec un import péjoratif, construction abstraite et arbitraire, qu’on ne saurait vérifier, et dont la valeur est douteuse. L’article renvoie à celui sur la théorie.

Selon Kant dans sa « Critique de la raison pure » une connaissance théorique est spéculative, quand elle vise un objet ou des concepts relatifs à un objet qu’on ne peut atteindre par aucune expérience.

On s’aperçoit à ces quelques descriptions que la spéculation s’oppose à la pratique et que son contenu ne peut pas être nécessairement objectivé. Les exemples sont multiples et le cas de Denissovitch Lyssenko est particulièrement édifiant. Ce technicien agricole avait développé une théorie génétique pseudo-scientifique qui a été admise par l’Académie des Sciences de l’ex URSS, sous Staline. Cette théorie rejetait les lois de Mendel. Elle a eu pour résultat un désastre dans le cadre de la recherche en biologie. Dans ce cas, les erreurs de la théorie sont facilement vérifiables, l’examen pratique confirme ou infirme sa validité. Par contre celles contestées de Samuel Huntington sur le choc des civilisations sont plus difficilement  authentifiables, de même toutes les théories raciales dont nous avons été gratifiés au cours des siècles.

Selon Roger Dachez, historien de la franc-maçonnerie moderne, celle-ci serait une création de l’époque des Lumières. Il est alors indiscutable que les filiations antiques, égyptiennes, celles des bâtisseurs de cathédrales, chevaleresques et templières sont purement synthétiques. Il n’y a pas d’origines formellement prouvées à partir de ces diverses organisations qui deviennent, dans notre cas, des mythes et des légendes. Par contre, elles assoient la franc-maçonnerie dans sa légitimité et son développement comme la Suisse avec la légende de Guillaume Tell et le pacte de 1291.

A partir de ces précisions, il est possible d’affirmer que le franc-maçon spéculatif court le danger d’élaborer des postulats sans contenu réel et d’y croire comme étant des certitudes. C’est-à-dire, que toutes les études, elles sont nombreuses et foisonnantes, qui tentent d’accréditer ces thèses de parentés sont de simples spéculations sans réel contenu. A ce niveau, elles peuvent s’apparenter à des phantasmes, aussi brillantes soient-elles. Cela peut même friser la maniaquerie.

Un autre danger qui guette le franc-maçon est celui de croire que les symboles, les mythes ou les légendes suffisent par eux-mêmes. C'est-à-dire que la lecture, la mémorisation, la discussion et leur exposition régulière apporteraient tous les éléments nécessaires à une progression sur le chemin. Ils ne sont pas négligeables et surtout pas contestables, ils ont une part agissante mais ils n’ont de valeur qu’indicative, que pour la mise en route. Leur appréhension est d’un autre ordre. D’ailleurs, le symbole s’efface dès sa compréhension.
Ou bien, ne s’intéresser qu’à l’histoire de l’institution ce qui peut être laissé aux historiens. Ou encore, disputer sur la « régularité » qui divise plus qu’elle n’unit. Car il est impossible d’imaginer une voie spirituelle sans une pratique quotidienne, sans une véritable opération, en l’occurrence sur soi.

Nous sommes dans le monde avec ses dimensions que sont l’espace et le temps. Nous subissons l’écoulement de celui-ci dont le cours est irréversible. Dans le cadre d’une recherche spirituelle, le temps qui ne lui est pas consacré est définitivement perdu. D’où l’impératif de lui accorder toute notre attention. D’autant qu’il est indispensable ici plus que nulle part ailleurs, c’est l’ampleur de la tâche qui l’exige puisque l’on doit céder et s’abandonner ensuite sans aucune certitude de gain.

La franc-maçonnerie s’affirme en tant qu’Ordre initiatique. L’initiation, telle qu’elle est proposée, consiste en un processus partant du constat que l’homme ordinaire est un être incomplet et imparfait. Elle l’invite à un long travail de purification afin qu’il soit débarrassé de toutes les impuretés qui l’encombrent et l’empêchent de se diriger vers sa vocation, celle d’être véritablement Homme ou, en tous les cas, de s’en approcher au plus près. Il s’agit du passage de la Pierre brute à la Pierre cubique. C’est donc une tâche dont l’ampleur n’est pas mesurable, on ne sait si elle est conduite à son terme que lorsqu’on que l’on acquiert la plénitude de l’Etre.

 Ce processus ne peut pas être laissé à la spéculation. La seule et unique question qui peut être posée là est celle de l’acceptation ou du refus mais en aucun cas celle de la réalité du processus. Ainsi, il est possible d’affirmer qu’ici aussi la spéculation s’oppose formellement à une pratique. Donc, toute spéculation à cet égard est vaine. Elle n’a que le tragique résultat de distraire, différer et détourner de l’engagement.

L’activité spéculative n’ayant pas de consistance, c’est un retour à l’opératif qui doit être conduit. Seulement, il ne s’agit plus d’un retour dans une carrière avec les outils des tailleurs de pierres. Il s’agit, dès lors, de choisir le lieu du silence et de la solitude comme le propose Matthieu au chapitre 6 versets 6 et 7 : « Mais quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie, ton Père qui voit dans le secret te le rendra. En priant, ne multipliez pas de vaines paroles, comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés.» en ce qui nous concerne, nous pouvons remplacer le terme « païen » par celui de « profane ». Dans ces deux versets nous trouvons confirmation par le renvoi à une pratique, la prière et l’abandon de la spéculation, les vaines paroles et le Père qui s’exprime par la venue d’intuitions.

Une correspondance en franc-maçonnerie est le Signe d’Ordre au 1er Grade et le Silence imposé. Communément, le Signe d’Ordre signifie que l’on préfère avoir la gorge tranchée que trahir son secret. Cette signification n’est pas récusée mais il y a un autre sens. Ce n’est pas la gorge qui est tranchée. Mais la tête, siège du mental, de l’incessant mouvement de la pensée discursive, qui est momentanément séparée par ce geste afin que s’installe aussi et surtout le silence intérieur qui lui seul, lorsqu’il est établi, permet la réception de la pensée intuitive et unitive, seule capable de l’interprétation du symbole. Rien que par cela la franc-maçonnerie invite à la méditation qui n’est pas le brassage des pensées mais leur abandon, c’est aussi çà, l’abandon des Métaux à la porte du Temple. Nous voici avec l’ébauche d’une méthode de travail qui n’est pas spéculative.

Une autre correspondance sont les coups de Maillet donnés par le Vén.’.M.’. en Ch.’., répétés par les FF.’. Surv.’. au début et à la fin des Trav.’.. Ils délimitent  la durée de la phase de méditation. Les FF.’. sont assis en silence sur les Col.’., en principe sans bouger, dans une posture ferme. Il y a un rituel tout à fait semblable dans le bouddhisme zen où la période de méditation, lors des séances de « zazen », commence par des coups de claquoir et se termine par des coups donnés sur un bol sonore. Là aussi la posture imposée est stricte de même que le silence.

C’est éminemment opératif et c’est un immense labeur qui va rebuter tous les tièdes. Ils se réfugieront dans le bavardage, la spéculation étant alors une tactique d’évitement. Deux phrases de Marie-Madeleine Davy me viennent en appui : « Le vertige de la solitude jette l’homme dans un abyssal désarroi. » j’ajoute qu’il est alors nécessaire soit de l’éviter, soit de le combler. On ne peut pas rester avec çà. Ensuite, « Tout chercheur est condamné à l’errance tant qu’il n’a pas compris qu’il n’y a aucune voie en dehors du renoncement. » et ce à quoi on doit renoncer, ce sont aux volontés de Pouvoir, Possession et Jouissance.

La franc-maçonnerie spéculative est une dérive qui est hélas majoritairement empruntée. En y souscrivant, on s’égare, s’éloigne  puis se disperse dans des recherches qui apportent souvent, il est vrai, une brillante érudition mais qui fait de l’ombre à la vraie recherche et surtout lui fait perdre sa primauté et sa priorité. La quantité d’ouvrages écrits et publiés témoigne de cette dispersion. Certains sont même éblouissants au point qu’on doit les scruter avec beaucoup d’attention pour découvrir qu’il n’y a rien derrière. Associer la recherche intérieure à la physique quantique ne prouve pas que l’on ait caressé le chat de Schrödinger. Hélas, souvent leur lecture terminée, surgit un sentiment d’inachevé. Parce que c’est de notre vie qu’il s’agit, c’est elle qui est engagée et il n’en est jamais question.

Il y a d’autres dérives, largement suivies aussi, sur lesquelles je ne m’étendrai pas. Celle d’un humanisme socio-caritatif qui n’a besoin ni de cérémonies ritualisées ni  mondaines pour s’exercer. S’il n’est pas critiquable dans son action il n’est pas l’objectif à atteindre et celle, lamentable, des luttes d’influence à l’intérieur des loges et  des obédiences qui discrédite toute l’institution, ses membres et prouvent l’absence de cheminement.
Malheureusement, à partir d’une certaine dérive la direction peut être totalement perdue. Les navigateurs le savent bien, ils font le point tous les jours à heure fixe et corrigent leur cap afin d’arriver à bon port.

Le danger principal de la spéculation réside dans l’acquisition d’une conviction que la « chose » pensée et discutée, se concrétise, alors qu’il y a une grande différence entre savoir ce qui devrait être fait et le faire. Il est vrai que la réception de la vraie Lumière à laquelle nous aspirons ne dépend pas de notre vouloir. Par contre, nous avons l’obligation de nous préparer à sa réception et cela ne se fait pas par des paroles. Dit d’une manière abrupte, la spéculation est la parade du velléitaire, du fuyard, même.
Pourquoi ?
Cet appel qui surgit et nous pousse vers notre humanité est une forme d’agression. Elle nous contraint à sortir de notre torpeur.
Selon Henri Laborit il y a trois réponses à l’agression. La lutte, l’inhibition et la fuite.
La lutte nous jette dans le combat sans aucune certitude de victoire et on va prendre des coups.
L’inhibition nous réduit à la soumission, ici le maintien de l’endormissement.
La fuite, c’est l’évitement et la préservation. Dans la majorité des cas c’est la réponse la plus intelligente sauf dans celui-ci où il s’agit d’une démission.

En conclusion, le but de notre adhésion n’est pas d’étudier, par exemple, si il y a une filiation avec les bâtisseurs de cathédrales mais d’incarner l’esprit qui a présidé à la construction et à la destination de ces édifices et çà, c’est essentiellement opératif, c’est se mettre en chemin vers l’Etre.
Indépendamment de cette appellation, la franc-maçonnerie moderne n’est pas spéculative. Elle invite tous ses adhérents à un long travail sur soi, procédant par ablation, afin d’atteindre le noyau dur de l’être, la Pierre occulte. Chacun est libre de répondre à cette invitation mais ici, cette liberté est trompeuse car s’y refuser condamne. Ce n’est donc pas une liberté et les justifications qui l’accompagnent n’y changent rien. C’est le sens qui nous est donné lorsqu’on boit le contenu du Calice d’Amertume.
Dès lors, il m’apparaît impératif que dans la franc-maçonnerie on restaure une vraie pratique de la vie spirituelle, ne serait-ce que eu égard à notre désir initial de comprendre le sens de notre vie, à l’engagement pris lors de notre entrée dans l’Alliance et surtout à l’impasse dans laquelle nous conduit le monde. Ce n’est pas confortable comme constat, il n’est pas facile à accepter d’où le besoin de l’esquiver et pour beaucoup de le fuir. Mais il est aussi difficile d’oublier « les paroles s’envolent, les écrits restent», les écrits étant nos actes, comme il est difficile d’imaginer que la spéculation puisse être élitaire, puisque l’élite se doit d’être exemplaire, donc de prouver par l’acte. Et finalement, si la réalisation intérieure n’est pas l’objectif ultime de la franc-maçonnerie, elle perd sa raison d’être.

Mbx
février - avril 2015                                                     


                                                                                                                
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